Samedi 18 novembre 2017

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Un Cyrano au Michigan Opera Theatre

Journal de bord de Nadine Deleury

Nadine Deleury est 1er violoncelle à l'Opéra de Detroit. Elle nous raconte ses retrouvailles musicales avec le héros de son adolescence à l'occasion de la création de l'opéra de David DiChiera.


Naissance d'un opéra

Si j'avoue n'avoir jamais lu le Cyrano de Rostand, j'ai vu à la télévision la superbe version de Daniel Sorano, et surtout écouté une multitude de fois le disque alors que j'étais adolescente. J'en connaissais les répliques, les inflexions de voix de chaque personnage et ai encore les larmes aux yeux quand je revois dans ma tête la scène finale de Cyrano qui ?lit? la lettre de ?Christian? à Roxane dans l'obscurité.

Quand, il y a un an ou deux, une rumeur a couru que notre directeur général David DiChiera écrivait un opéra basé sur le texte de Rostand, j'ai été particulièrement intéressée ! Puis la rumeur a été confirmée : ce nouvel opéra verrait le jour à Détroit, en octobre 2007.

Son auteur serait David DiChiera, notre « patron » ! Fondateur de sa compagnie, le Michigan Opera Theatre, excellent impresario ami de très nombreux chanteurs (dont Pavarotti qui nous a fait l'honneur de venir plusieurs fois, notamment pour le concert de gala de l'ouverture de l'Opéra), David DiChiera possède aussi une qualité indispensable, celle de savoir approcher les donateurs de la région, entreprises et particuliers fortunés, pour qu'ils contribuent au budget de notre compagnie. C'est lui aussi qui a réussi à transformer un ancien cinéma en ruine, au centre ville de Détroit, en une salle magnifique, disposant d'une très bonne acoustique, et dotée d'une fosse d'orchestre et d'une scène pouvant accueillir toutes les formes d'opéra ou de mises en scène.

Au plaisir de l'annonce que nous aurions à créer une ?uvre nouvelle s'est aussitôt ajouté un sentiment de perplexité. En effet, aucun de nous n'ignorait que David DiChiera est musicien, mais de là à écrire un opéra, il y a une marge que nous n'imagions pas qu'il franchirait ! A ce premier étonnement, s'en ajoutait quelques autres : tout d'abord, ce n'est pas l'auteur lui-même qui s'occuperait de l'orchestration, mais Mark Flint, l'un de nos chefs d'orchestre. Ensuite, et peut-être surtout, le texte serait écrit par un Français, Bernard Uzan ! Quoi ? Un opéra américain en français ? David DiChiera s'en expliquait dans une récente interview : « En lisant la pièce de Rostand, j'ai réalisé que je voulais approfondir mes connaissances sur la beauté de la langue française. Son langage est tellement musical que, pour moi, il se devait d'être chanté. »

En réalité, toujours prêts naturellement à critiquer la ?direction?, nous avons été rapidement convaincu que les options retenues étaient les bonnes. David DiChiera expliqua que, n'étant pas musicien à plein temps, il n'aurait pas eu le temps matériel pour s'occuper de l'orchestration, alors que la création de la musique lui avait déjà demandé huit ans. Quant à la langue, la raison était limpide : c'est en français qu'il entendait son opéra en le composant...


Août 2006 : première répétition

Je n'ai pas pu assister à cette première répétition consacrée à la lecture du premier acte, ce qui a permis d'apporter quelques modifications. Les médias étaient invités pour qu'ils commencent à s'intéresser à notre projet.


14 juillet 2007 (date bien choisie !) lecture du 2ème acte

Ce 2ème acte a pour titre, La Maison de Roxane (j'aurais préféré le Balcon de Roxane mais je n'ai rien dit !). J'allais entendre la musique de mon « patron » ! Si on ne peut la qualifier de révolutionnaire, l'écriture de David DiChiera est très mélodique, ses harmonies sont plaisantes, elles ont des accents de ses inspirateurs, Puccini, et Verdi aussi... J'ai beaucoup aimé et suis allée spontanément le lui dire. Et quelle ne fut pas ma surprise quand il me répondit : « Vous verrez vous avez beaucoup de solos ! » Ainsi, ces lignes ont été écrites pour moi, et elles ont été écrites ainsi parce que le compositeur connaît mon jeu. En toute modestie, quel plaisir, et quelle émotion aussi ! Je me réjouis de la production de cet opéra en octobre prochain.

Nous aurons trois répétitions, une ?sitz probe? (sans mise en scène,) deux répétitions générales, une représentation pour élèves et cinq représentations publiques, la 1ère étant le 13 octobre. Il y aura aussi plusieurs ?piano dress rehearsals?. Cela peut paraître peu pour une ?uvre nouvelle de trois heures. C'est l'Amérique ! Un chef invité m'avait expliqué un jour que les musiciens d'orchestres américains sont plus rapides et attentifs que leurs homologues français, car habitués à avoir beaucoup moins de répétitions. Et un ami, qui joue à l'Opéra de Paris, m'avait confié: « On a tellement de répétitions, on s'ennuie ! Elles sont faites pour le chef ! »


27 septembre : première ?vraie? répétition

Mark Flint, le chef d'orchestre, me prévient : « On commence par le 2ème acte : le siège d'Arras ! ». Je m'exclame : « Guess what ? Je suis née à Arras ! »

La répétition se déroule un peu comme celle de la lecture de juillet, c'est d'ailleurs une première lecture de cet acte. David DiChiera, certainement très tendu, est à la table, penché sur sa partition. Quelqu'un, à ma gauche, entoure d'un trait les notes qui seront à corriger. Je suis un peu trop préoccupée par mes propres notes pour ?juger? le français des chanteurs. Comme on le sait, il est souvent difficile de comprendre le texte à l'opéra ; et les spectateurs perdus auront les sur-titres en anglais au-dessus de la scène pour suivre l'action !

Après la pause, on nous présente Cyrano le Roumain Marian Pop, Roxane, l'Américaine Leah Partridge, Christian, l'Espagnol José Luis Sola . J'essaye de les imaginer avec leurs costumes et le maquillage ! Cyrano, pour le moment, est assez bien de sa personne, jeune, et son nez n'a rien d'extravagant. Il y aura à faire !


2 octobre : deuxième répétition

Voilà une occasion à ne pas manquer : faire le tour des personnalités présentes afin de leur demander de signer l'affiche géante destinée à la collection de Cyrano(s) de notre ami Thomas Sertillanges ! Quelques mots d'explications à chacun, ils sont tous ravis, Cyrano (Marian Pop) en particulier. Je lui demande comment sera son nez, mais il ne l'a pas encore vu. Il ne doit pas être facile de chanter avec un faux nez, peut-être s'est-il entraîné ? !

A sa rondeur, je demande à l'un d'eux « Are you Ragueneau by any chance ? » « Je suis sa doublure ! Je suis le Capucin, voici le vrai Ragueneau ! » (tout aussi rond que lui !).

Quand je demande à un autre de bien vouloir signer l'affiche, il se rend compte que son nom n'y est pas, et en est très fâché?

On me présente Audrey. Elle est Française et sera la pianiste ainsi que le « french vocal coach » pour cet opéra. Elle m'assure adorer cet opéra, et avoir les larmes aux yeux pendant certaines scènes. « La musique est magnifique et que les chanteurs sont formidables ! »

Comme à la première répétition, les chanteurs se sont joints à l'orchestre après la pause. Je suppose qu'ils étaient tous présents. Difficile à dire combien ils sont, mais certainement loin des quelques cinquante personnages de Rostand !

Côté orchestre, il s'agit encore de corrections de notes et de nuances, et d'indications d'équilibre entre instruments. Les chanteurs semblent tous très à l'aise dans leur rôle et connaissent la partition. Je n'entends que des commentaires positifs autour de moi !


4 octobre : l'orchestre seul

Aujourd'hui, répétition destinée à l'orchestre uniquement. L'absence des chanteurs, comme souvent, rend cette séance un peu fastidieuse.

Le chef me semble tendu. Quand je lui demande comment il va, il me répond : « This piece is tough for the singers ». Il doit entrer dans cette période de doute où, quand le grand jour approche, on se demande si on sera prêt.

Si l'?uvre est difficile pour les chanteurs, elle l'est moins pour l'orchestre, sauf pour les trompettes ! A mon collègue Gordy, je demande : « Mais qu'est-ce que tu as fait à David (DiChiera) pour qu'il t'écrive une telle partie ? » En effet l'écriture est dans un registre inhabituellement élevé pour cet instrument. Et comme si ce n'était pas assez stressant, les trompettes doivent quitter la fosse plusieurs fois pour aller jouer en coulisses ! L'un d'eux m'explique qu'à un certain moment, il doit jouer d'un côté de la scène, puis il a 18 mesures pour se rendre au côté opposé, partition en main et ne la quittant pas des yeux de peur de manquer sa prochaine rentrée !


5 octobre : tous ensemble

La répétition que nous attendons tous : celle où nous sommes enfin tous réunis, les ch?urs et les chanteurs sur scène, l'orchestre dans la fosse.

Bernard Uzan (librettiste/metteur en scène) s'approche de moi: « C'est bien vous qui écrivez pour le site Cyrano ? Quelqu'un me l'a envoyé ! ». Son livret, je le réalise maintenant, reprend le texte de Rostand, avec certaines coupures bien entendu puisqu'il n'y a pas dans l'opéra tous les personnages de la pièce. Je suis maintenant convaincue que garder la langue d'origine était une très bonne idée. Facile à dire puisque je dois être la seule de toute l'équipe à comprendre le texte !

La répétition a duré presque quatre heures avec une seule pause, pour un opéra qui en durera trois : Soixante-quatre minutes pour le premier acte et une quarantaine pour chacun des deux autres. Il faut dire que le chef ne perd pas une seconde de temps de répétition ! Quand, vers la fin de celle-ci, il demande une dernière fois combien de temps il lui reste et qu'on lui répond « 25 secondes, Maestro » il nous commande : « OK ! Reprenons à la mesure 304 » ce qu'on a fait, pour jouer deux notes !

Je sens un sens de camaraderie entre les chanteurs ; ils semblent bien s'amuser, se taquinent, ont l'air vraiment à l'aise avec leurs partitions. Les trois rôles principaux sont très jeunes et leurs voix extraordinaires.
Je pense au compositeur David DiChiera : en trente-six ans en tant que directeur général du Michigan Opera Theatre, il est passé par bien des épreuves stressantes, mais celle-ci doit l'être d'une manière tout à fait particulière.


8 octobre : première répétition générale

J'arrive dans la pièce réservée aux musiciens et y découvre les cinq collègues qui joueront sur scène avant que Montfleury ne soit contraint de fuir sous les sarcasmes... Les voilà en costume, perruque et maquillage ! Je dis au violoncelliste qu'il ressemble à Gérard Depardieu dans Tous les matins du Monde.

A laisser traîner mes oreilles ou à carrément demander l'avis de mes collègues, l'opinion est unanime : notre Cyrano sera un succès. Nous connaissions la musique et les voix, maintenant nous découvrons les costumes et les décors qui occupent tout l'espace de la très vaste scène de notre opéra. Ils sont magnifiques ! Au lever du rideau, les spectateurs seront éblouis, ils découvriront des lumières spectaculaires que l'on dirait réglées par Rembrandt lui-même...

Les répétitions précédentes étaient surtout consacrées à la musique et aux mouvements, les chanteurs ne se préoccupaient pas encore de l'intensité dramatique. Aujourd'hui, la transformation est évidente, ils sont entrés dans leur rôle. Leah Partridge est maintenant blonde, très fine et coquette « épouvantablement ravissante ». Marian Pop semble amaigri sous les traits de Cyrano, et un peu enlaidi avec son nez « qui d'un quart d'heure en tous lieux (le) précède »!

L'opéra débute par un Prélude très court, puis le rideau se lève, et l'on découvre l'Hôtel de Bourgogne. La tentation pour moi est grande de regarder la scène, d'autant que ma position dans la fosse me donne une vue que mes collègues pourraient m'envier. Mais un musicien est là pour suivre la baguette du chef d'orchestre, sous peine de s'entendre rappeler à l'ordre par la célèbre apostrophe d'un chef réputé : « Si vous voulez regarder le spectacle, achetez votre billet ! ». J'avoue néanmoins que, du coin de l'?il, et grâce à l'excellent français des chanteurs (bravo et merci Audrey !), je peux suivre l'histoire et les répliques, éventuellement même les devancer ! Attention cependant à ce que l'on ne me demande pas d'être en même temps premier violoncelle et chef souffleur !

La Tirade des nez est assez agitée pour moi, ma partition est pleine de notes ! C'est peut-être la raison pour laquelle je n'ai pas (pas encore ?) été impressionnée par ce moment de bravoure attendu par tous les connaisseurs.

En revanche, la scène finale me reste en mémoire. Quand Roxane demande, plus en affirmant qu'en questionnant, « Ces pleurs étaient de vous ? », et que Cyrano, sublime, répond « Ce sang était le sien », je retrouve la même émotion que dans la version Sorano/Christophe. La musique est là d'une extrême beauté, et je ne suis pas la seule à le ressentir, une violoniste m'avouait qu'elle avait failli pleurer « c'est si beau et si triste... »

Alors que je retournais à ma voiture, l'un des chanteurs m'accompagne et me confirme que la scène finale est vraiment réussie. Nous sommes d'accord pour dire que cette répétition s'est incroyablement bien passée, dans une atmosphère complètement détendue, ou du moins le paraissant. Il ajoute que Bernard (Uzan) était agacé par quelques détails techniques comme le chariot qui n'était pas à sa place, quelqu'un qui ne portait pas son chapeau? ce qui me parait mineur pour une telle entreprise. Mais je me souviens aussi de ce que l'on raconte à propos de la première répétition générale : Edmond Rostand lui-même avait endossé un costume, et se mêlant aux figurants sur la scène, il les encourageait et réglait de derniers détails ! Lui non plus n'aurait pas supporté que quelqu'un oublie son chapeau en coulisses...

La répétition se termine comme la précédente : notre chef nous demande de revenir au début de la partition pour les dix dernières secondes qui restent ! On ne pourra pas lui reprocher de gaspiller l'argent de la compagnie !


9 octobre : Répétition générale avec piano

Hier, j'écrivais que je ne pouvais voir que des bribes du spectacle en répétition sur scène depuis ma position dans la fosse d'orchestre. Aujourd'hui, cette répétition étant destinée aux doublures des rôles principaux, seul un piano les accompagne. C'est ainsi que confortablement installée au balcon, là où les places sont certainement les plus chères, entourée seulement de quelques collègues de l'orchestre, je peux assister à ce que sera bientôt notre Cyrano

Je confirme que les décors et costumes sont extraordinaires. Je suis sûre que les Américains, très sensibles à l'aspect visuel d'un spectacle, applaudiront avec enthousiasme dès le lever du rideau, alors que le ch?ur réclamera : « Montfleury ! Montfleury !». Aujourd'hui, c'est Bernard Uzan (l'auteur du livret) qui apparaît en costume de ville et, accompagné par un quatuor à cordes, il se lance : « Heureux qui comme? »,

Cette version avec piano ne rend pas justice à la musique de DiChiera. L'orchestration de Mark Flint est toute en couleurs, richesse sonore, effets inattendus comme les trompettes qui se répondent, mais je peux quand même imaginer ce que deviendra cette musique interprétée par tout l'orchestre.

La première scène, avec tant d'animation et tant de personnages, n'est peut-être pas la plus réussie, et je crains que le public ne se perde un peu. Un ami, qui n'est pas musicien et ne connaît pas vraiment l'histoire m'avoue qu'il s'y retrouve néanmoins « kind of » (à peu près) !

La Tirade des nez comme je le craignais, est décevante, chaque tirade est entrecoupée d'une phrase d'orchestre ce qui rompt le rythme et ne traduit pas la rapidité de répartie de Cyrano. Mais, disant, cela, je reconnais que j'ai des références que n'auront pas la plupart des spectateurs. Et je relève aussi que Gaétan Laperrière/Cyrano (qui jouera Le Bret pendant les représentations) a beaucoup de talent. En réalité, toutes les voix des doublures, Evelyn Pollock/Roxane et Benjamin Warschawski/Christain sont excellentes.

Le rideau tombe sur un Interlude qui dure le temps d'un changement de décor. Il est très beau et mériterait d'être joué en concert. Amusant de voir le chef diriger le piano avec autant de bravoure !

Et le rideau se relève, nous voici chez Ragueneau, applaudissements assurés à nouveau ! J'y vois cette fois un Bruegel ! S'en suivent les duos Cyrano-Le Bret, Cyrano-Roxane, Cyrano-Christian et le premier entracte.

Ce premier acte dure plus d'une heure et, malgré le changement de décor qui relance l'attention, je l'ai ressenti comme long et lent. Un collègue violoniste qui, au début de l'opéra, joue sur scène pour accompagner Monfleury, m'a rejointe après s'être débarrassé de son costume et de sa perruque. Il partage mon avis, mais nous savons aussi que l'orchestre prendra alors toute sa place, ajoutera du rythme et enchantera l'oreille du spectateur.

Pendant l'entracte, je prends un grand plaisir à narrer toute l'histoire à mes collègues, « So, who is dying ? » « Well, first Christian, then Cyrano » ! Bien sûr, on s'attend à des morts dans un opéra, mais pour une fois ce n'est pas l'héroïne qui laisse son amant éploré !

Si, tel que vu dans ce cadre, le premier acte ne m'a pas convaincue, les actes suivants me semblent plus satisfaisants. Bien sûr l'histoire elle-même devient de plus en plus captivante, et la scène du balcon de Roxane, surtout si elle est encore mieux ?jouée? par Pop, Partridge et Sola, devrait beaucoup plaire.

Bernard Uzan intervient durant le mariage de Roxane et de Christian pour améliorer les effets de lumières. Mark Flint taquine le prêtre dont la partie est une voix de contre-ténor « C'est pour être plus près de Dieu » répond celui-ci !

Troisième acte : le meilleur à mes yeux. La scène de la mort de Cyrano est extrêmement touchante, je dis à mon collègue « There won't be a dry eye in the audience ! » et moi-même je ressens un petit pincement au c?ur.

La prochaine répétition générale, avec orchestre cette fois, aura un petit public d'amis et de donateurs, ce qui nous permettra de connaître un peu la réaction du public et de leur demander leurs impressions.



L'avis de Danielle de Fauw, gérante de la boutique de l'Opéra

Cette musique est très belle, j'y ai retrouvé parfois des accents un peu verdiens et pucciniens. David DiChiera racontait récemment qu'en la composant, tout au long de ces années, il lui arrivait de s'arrêter brusquement : il lui semblait qu'un fragment sonnait presque comme un morceau connu, ou une aria célèbre, et que sa connaissance du répertoire était parfois presque un inconvénient...

Sa partition de Cyrano recèle de très beaux airs pour Leah Partridge. Elle s'en sort à merveille. Avec sa très jolie voix, elle est une parfaite Roxane, et nous sommes tous d'accord pour la trouver très belle en blonde ! Marian Pop est très très bien dans son rôle de Cyrano. Quant à Christian, il est vocalement excellent, mais peut-être a-t-il un peu trop de retenue dans son jeu, il semble sans émotion. Il est possible que ce soit une volonté de mise en scène.

Après assisté à l'ensemble de la représentation, je partage l'avis de Nadine à propos de la longueur du 1er acte, en remarquant aussi que les voix semblent quelques fois couvertes par l'orchestre. Les répétitions sont sans doute faites pour effectuer ces réglages.

Ce sentiment de longueur pourrait venir du fait que les auteurs ont tenu à présenter toutes les facettes du personnage de Cyrano, peu connu de notre public, mis à part son nez ! Bernard Uzan a voulu aussi reprendre, même en les raccourcissant, les grands morceaux de bravoure que les francophones connaissent presque par coeur !

Il est vrai que le public américain n'aime pas rester assis 65 minutes d'affilée et j'espère que son intérêt ne faiblira pas. Souvent, quand nous présentons des opéras comportant des actes assez longs, je vois arriver des spectateurs dans la boutique, ce qui me stupéfie toujours... Et je leur dis parfois « Retournez vite, vous ratez l'air principal ! » Comptons aussi sur les mouvements scéniques, les décors et les costumes, pour maintenir l'attention malgré la longueur apparente de ce 1er acte.

Je suis sûre qu'entre Detroit et Philadelphie il y aura certainement des révisions aux actes I et II. Car tous les éléments d'un grand succès sont réunis ; il faut peut-être seulement écourter les moments ?in between?.
Les costumes et les décors sont en effet très réussis. Mon oeil de costumière amateur est satisfait de constater que les manches de Cyrano ont été modifiées et des détails élégants ajoutés aux robes de Roxane. De Guiche, lui, est splendide.

Le seul réel problème que j'ai eu, c'est avec la traduction, les sur-titres projetés au-dessus de la scène. J'en ai parlé avec Roberto Mauro, le directeur artistique. Il maîtrise parfaitement l'italien et le français, mais il n'a pas été chargé de cette traduction, et il s'arrache les cheveux ! Certes, il n'est pas facile de résumer les élucubrations de Ragueneau en deux lignes. Néanmoins, il y a, dans un vers notamment, une perte de sens qui m'afflige C'est au dernier acte, quand Cyrano répond à Roxane : « Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas ». La traduction résume : « I did not love you ! » Comment peut-on laisser choir cet indispensable « Mon cher amour » ? Cela change complètement le sens de cette déclaration. Quand je pense que, dans ma jeunesse, mes amies et moi étions alors en larmes ! J'ai donc suggéré à Roberto d'effectuer au moins cette correction.

Mais nous n'en étions qu'aux répétitions. Le soir de la première, tout sera parfaitement en place, et je sais déjà que la salle vibrera !

Un dernier mot, Nadine, qui vous concerne plus directement : Vous aviez l'air, entre les notes, de bien vous amuser de temps en temps dans votre fosse !


12 octobre à 10 heures : troisième répétition générale devant public

Merci à Danielle pour ses précieux commentaires sur la répétition de mercredi soir !

Ce matin, je rencontre Bernard Uzan : « Je vais faire le clown ! ». Ce qui signifie que, comme hier à la répétition avec piano, il va jouer le rôle de Montfleury ! Nous discutons de la réaction de nos amis présents à la générale de mercredi : positive pour la plupart, quelques longueurs cependant. Il me confie qu'il envisage d'effectuer une petite coupure dans le 1er acte, et de faire en sorte que les changements de décor soient raccourcis.

Puis je rencontre un choriste : « Comment ça se passe pour vous ? ». Il me répond : « Bien, mis à part la chute d'un choriste dans les décors ! Il est allé a l'hôpital mais ça va, il est revenu ».

Notre public arrive par douzaines de bus scolaires, moitié jeunes (et certains très jeunes) et moitié seniors. Nous allons enfin avoir les réactions du public ! La salle est pleine à craquer.

A une demi-heure du début de la représentation, on nous distribue une nouvelle liste de corrections à apporter à nos partitions. Voilà qui nous agace un peu car nous avons besoin de nous chauffer et de nous concentrer. Elles portent presque toutes sur les nuances : à part un solo de violoncelle qu'on me demande de rehausser (no problem !) il s'agit toujours de diminuer les nuances quand on accompagne les chanteurs.

Comme c'est agréable d'entendre le rire des enfants ! Ils ne rient pas forcément où les adultes le feraient mais ils réagissent ! Et, aux saluts finaux, c'est une véritable explosion d'applaudissements et de cris.

Il est intéressant de constater qu'à notre époque, tellement orientée vers le visuel, dès que le rideau tombe pendant les interludes de l'orchestre, les enfants nous ignorent complètement et couvrent notre musique de leur chahut.

La distribution est celle des doublures et, je le confirme, ils sont excellents. Gaétan Laperrière/Cyrano, plus âgé que Marian Pop, et un peu plus enveloppé, me parait plus crédible physiquement. J'adore la façon dont il lance le célèbre final : « Mon panache ! ».

Je me demandais comment le public saurait à quel moment applaudir puisque il n'y pas encore de tradition. A deux endroits, les applaudissements sont « prévus » et l'orchestre soutient un accord dans ce but. A d'autres endroits il y a eu des tentatives, vites étouffées mais, comme je l'avais anticipé : applaudissements enthousiastes pour les décors et costumes, à chaque lever de rideau.

Est-il utile de dire que nous attendons la première, demain, avec impatience ?

Mais dès hier soir, la fête a commencé : comme à chaque nouvelle grande production, une grande tente a été dressée sur le parking extérieur pour y organiser un grand dîner de gala destinés à 650 VIP, la plupart de généreux donateurs.

Naturellement, le menu est censé être français, et les attractions aussi : un accordéoniste et une chanteuse en simili Piaf !

L'opéra offre un petit cadeau à chaque invité : le programme, accompagné d'un petit mouchoir destiné à recueillir les larmes du IIIè acte (le Vème dans la pièce) !


13 octobre, 18 heures : 1ère mondiale de Cyrano à l'Opéra de Detroit

La salle est pleine Ă  craquer mais ce soir c'est le tout Detroit, ou plutĂ´t le tout banlieues chics, qui est au rendez-vous, ainsi que la presse internationale.

Traditionnellement, en début de spectacle le directeur de l'opéra David DiChiera s'adresse au public, le remercie ainsi que les sponsors et présente les prochains spectacles. Au printemps dernier, annonçant la saison 2007-2008, il la décrivait ainsi : « Nous aurons des opéras célèbres comme Traviata et Les Noces de Figaro, nous aurons des opéras moins connus de compositeurs très célèbres comme la Sonnambula et La Rondine ». Il s'arrêtait, laissant le public attendre ce qu'il allait dire à propos de son propre opéra : « Et un opéra par un célèbre? auteur français et un compositeur totalement inconnu ! » Applaudissements et rires !

Ce soir, c'est le président du « Board of Directors » qui inaugure la 37ème saison, remercie les sponsors, et décrit l'enthousiasmante attente que provoque le Cyrano de ce soir.

Place au spectacle. Le chef monte sur son podium ; Mark D. Flint ne laisse jamais paraître sa nervosité, et ce soir pas plus qu'un autre. Le public le connaît bien, il vient régulièrement à Detroit depuis la création du Michigan Opera Theatre et il l'applaudit chaleureusement.

Le rideau se lève après le court prélude de l'orchestre, applaudissements irrésistibles pour cette découverte spectaculaire des décors et des costumes, alors que le ch?ur, une douzaine de figurants (dont des enfants) et quelques uns des rôles principaux sont déjà en scène.

Au cours de l'opéra, les applaudissements tomberont aux moments prévus dans la partition et une ou deux fois quand ils ne l'étaient pas. Il est probable que la partition soit retouchée pour laisser la place aux réactions du public.

A la fin de la scène du mariage de Roxane et Christian, les cordes de l'orchestre ont un tremolo (tremblement à la pointe de l'archet sur la même note, fatigant à la longue), pour justement permettre au public d'applaudir. Ceux-ci s'éternisant tellement les fous rires allaient bon train dans la fosse !

Particulièrement concentrée sur ma partition et sur le chef, je ne regarde pratiquement pas la scène mais juge que tout se passe fort bien par les réactions du public.

Le dernier tableau à la tombée du rideau nous montre le ch?ur crier« à la porte de Nesle ! », flambeaux en mains et là encore le public explose en applaudissements.

Premier entracte rendu long par une réception pour les VIP au premier étage. Je me rends à la boutique pour dire bonjour à Danielle qui me montre tous les « souvenirs Cyrano » qu'elle a fait créer pour cet opéra. Bernard Uzan signe son livre (un roman) et me dit être content de ce premier acte.

Deuxième acte : le rideau se lève sur Roxane en robe blanche à son balcon (à nouveau salve d'applaudissements), et il retombera sur Roxane qui, de son balcon supplie Cyrano de veiller à ce que Christian soit « prudent », « fidèle », « et qu'il m'écrira souvent ». « Dites lui qu'il m'écrive souvent » et Cyrano de répondre comme à lui même : « Ca, je vous le promets ! ».

Avant que nous n'attaquions le troisième acte, le chef nous invite à nous lever et nous recevons un succès appréciable.

Le rideau se lève sur le siège d'Arras, effets de fumée et brouillard inclus.
Pas un bruit dans la salle. Je pense : « C'est bien ils ne vont pas applaudir et gâcher la musique... » J'avais tord ! Bien que moins exubérant, le public applaudit encore les décors et les lumières. Je suppose que c'est leur unique façon de vraiment manifester leur appréciation de ce qu'il voit. Et ce qu'il entend, et la musique alors ?

Je me souviens d'un chef italien venu nous diriger. C'est sa première prestation aux Etats-Unis, et il était tellement choqué par ces applaudissements qui ne respectaient la musique qu'après l'ouverture, gâchée selon lui par la réaction bruyante du public qu'il s'arrêtait... puis reprenait au début, tout en râlant en italien sur le public américain (c'est du moins l'impression qu'il donnait !)

Mais revenons a Cyrano : la musique du troisième acte est certainement la plus belle, reprenant cependant certains thèmes déjà entendus. Je trouve dommage qu'on n'ait pas vieilli Cyrano davantage, la scène finale n'en est pas moins sublime. Et tombe le rideau final...

Qui se relève pour les saluts. Il est 21h44. Le public, debout, explose à nouveau.

Le chef de ch?ur, Suzanne Acton, et le ch?ur saluent, puis défilent tous les chanteurs, avec un nouvel élan d'applaudissements pour les trois rôles principaux. Puis c'est au tour de Bernard Uzan (livret et mise en scène) John Pascoe (décors et les costumes) et Donald Thomas de recueillir leurs parts des bravos.

A 21h48, David DiChiera entre en scène pour six minutes d'applaudissements constants, rien à envier à une vedette de rock ! Il est visiblement très ému, un peu maladroit dans ses saluts et dans sa réception de bouquets. A 72 ans, recevoir une telle ovation, un tel hommage de ce public qu'il a façonné au cours des années, sur cette scène qui n'existerait plus sans lui (n'oublions pas que l'opéra a échappé à la démolition grâce lui) le soir de la première mondiale de son premier opéra doit être une expérience inoubliable. Et tous ce soir le remercient et sont heureux pour lui.

Heureux, il l'est réellement, sur un petit nuage, sans aucun doute, et les pieds sur terre néanmoins. Il sait qu'il est ici chez lui et que cette ovation, il la doit certainement autant à l'amitié qu'à son talent. Pour mesurer le vrai succès de ?son? Cyrano, il lui faudra attendre les prochaines représentations, et surtout les reprises, déjà programmés à Philadelphie et en Floride, sans compter ce qu'écriront les critiques...

Mais ce soir du 13 octobre 2007, notre ?Patron?, oui, peut ĂŞtre fier de lui. Il pourrait reprendre Ă  son compte ces vers de Cyrano :

« Pour un oui, pour un non, se battre, ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage auquel on pense, dans la lune !
N'Ă©crire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits et mĂŞme des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »

David DIChiera s'est battu pour que Detroit ait son opéra ; sa poésie n'est pas composée d'alexandrins de douze pieds, mais de portées sur lesquelles dansent les sept notes de la gamme. Son voyage dans la lune, c'est ce Cyrano qui a provoqué ce soir des rires et des larmes, et des applaudissement que, c'est sûr, Rostand a entendu.

David DiChiera et Bernard Uzan ont rejoint la longue et prestigieuse cohorte des auteurs et compositeurs qui ont empruntés le chemin tracé par Edmond Rostand, et qui déroule ses paysages d'émotions à travers le monde depuis plus d'un siècle.

Et nous tous, membres de l'orchestre ? et certainement avec nous, chanteurs, choristes et techniciens, sommes fiers que Cyrano se soit arrêté à Détroit, et heureux d'avoir contribué à son succès.

J'adresse mes sincères remerciements à mes amis et collègues qui m'ont aidée dans la rédaction de ce journal de bord des répétitions, et aussi à Thomas Sertillanges pour ses précieux conseils.

Ndlr : Chère Nadine, merci à vous de nous avoir permis de vivre en direct la création d'un nouveau Cyrano auquel, à notre tour, nous souhaitons une longue et prestigieuse carrière.-






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ETATS-UNIS


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Nadine Deleury

Nadine Deleury
Violoncelle solo de l'orchestre du Michigan Opera Theatre


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Publié le 03 / 10 / 2007.


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