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Belmondo de Bergerac

Avant "Cyrano", sa seule interview en vers par Jean Cau

Après "Kean", l'acteur se lance un nouveau défi : devenir M. de Bergerac sur la scène de Marigny, avec la complicité de Robert Hossein. Fan de Cyrano et d'Edmond Rostand, Jean Cau en pastich les alexandrins.


Jean Cau
Il m'a pris le désir d'user d'un mirliton
Plutôt que d'emprunter, entre nous, le grand ton.
En outre, il m'a semblé, si j'usais de la prose,
Que, tout farci de vers, cela ne t'indispose.

Un temps. Belmondo approuve

Quelle mouche, Jean-Paul, t'a-t-elle donc piqué
Pour que de Cyrano tu devinsses toqué ?

Douze cents vers de douze pieds [sic] ! Quel estomac
Te crois-tu donc, ô Belmondo de Bergerac ?


Jean-Paul Belmondo
C'est un défi, d'accord, d'incarner ce Gascon
Qui ferraille et se meurt d'amour sous un balcon.


Jean Cau
Et qui porte son coeur au bout de sa rapière
Et dont l'énorme nez, cette affreuse soupière,
Lui file un tel "complexe", eût dit le grand docteur
(Freud, j'ose le nommer, à mes yeux imposteur)
Qu'il, notre Cyrano, empêtré dans son âme,
Devant une nana n'ose avouer sa flamme.
Qu'en penses-tu, Jean-Paul ?


Jean-Paul Belmondo (hausse les épaules)
Moi, la psychanalyse
C'est pas pour le moment ce qui me paralyse.
Et sur ce nez fameux en forme de marmite
J'ai mon petit avis pour lequel je milite.
Voudrais-tu le savoir ?


Jean Cau (alléché)
Il s'agirait de quoi ?
Je brûle de t'entendre et me voilà tout coi.


Jean-Paul Belmondo
Eh bien ! je suis certain, que du côté gonzesse
Nez ou pas nez, de Cyrano la hardiesse
N'est pas le fort. Ce type, au fond, est un hableur
Héroïque, marrant, mais il a une peur.


Jean Cau
Des nanas ?


Jean-Paul Belmondo (ton ferme)
Oui, je crois. Ce mec est un Gascon
Qui devant la Roxane est un petit peu con.
C'est le genre de gus qui roule et qui ferraille
Mais qui, face aux nanas, redoute la bataille.
A la castagne alors, il délègue son pote
Et n'est pas mécontent de faire la popote.


Jean Cau
Qu'il sert à son rival.


Jean-Paul Belmondo (ton d'évidence)
Exact. Il prend son pied,
Ce mec, uniquement quand il est marchepied.
Il roule, Cyrano, mais c'est un vrai timide.
Lame au poing, tu fais pas mieux, il est splendide
Sauf que, nez ou pas nez, il n'est pas un Etna
Pour qu'à la casserole il passe une nana.


Jean Cau (gravement)
S'il te plaît, maintenant, parle-moi de ton rôle.
Douze cents vers ! Tu aimes ça ?


Jean-Paul Belmondo (vif)
Non, j'en raffole !
C'est dur, d'accord, de se taper ce tas de vers
Qui grouille en ton citron comme asticots pervers.
La prose ? Du gâteau ! Quand ta mémoire flanche
Tu fais boum boum, tu fais ben ben, t'as une planche
De sauvetage et tu t'en sors d'un coup de frime.
Avec les vers, adieu, t'es coincé par la rime.


Jean Cau (apitoyé)
Ce fut si dur que ça ? Comment t'en tires-tu ?
Raconte-moi les jours où tu fus abattu.


Jean-Paul Belmondo (il bondit)
Hein ? Abattu ? Jamais ! Pourvu que je me donne,
Le théâtre est pour moi tout ce qui me passionne.
Quand le rideau sur "Kean" pour la dernière fois
Tomba, comme un crochet que l'on reçoit au foie,
Je reçus en plein coeur le salut de la foule
Qui soudain se leva comme monte la houle
Et me fit un cadeau qu'on ne peut concevoir
Lorsqu'elle me chanta : " Ce n'est qu'un au-revoir ! "
J'en eus la larme à l'oeil, me jurant in petto
Devant cette ferveur de pronunciamento
Qu'à ce public aimé, ce public de théâtre,
Qu'à lui seul je devais mon bonheur de combattre
Et qu'il me reverrait, rejetant mon hamac,
Botté en Cyrano, bou Diou, de Bergerac !


Jean Cau (un doigt sur la tempe)
Pourquoi, de ta faveur, jouit ce personnage
Et pourquoi, dans sa peau, vas-tu te mettre en nage ?


Jean-Paul Belmondo
Parce qu'il est français d'incroyable façon.


Jean Cau
C'est vrai qu'il n'est pas boeuf qui rumine le son
Encor que de nos jours le genre mousquetaire
Ait laissé place, hélas ! au ton atrabilaire.


Jean-Paul Belmondo
Je te l'ai déjà dit, de la culture chic
Je n'en ai rien à foutre et j'aime le public

Qui pleure et rit, qui s'enthousiasme, [sic]
Et préfère applaudir que cracher le sarcasme.


Jean Cau
Une "lecture" neuve et très particulière
Qui "dérange" toute oeuvre et qui la dépoussière
S'imposerait, dit-on.


Jean-Paul Belmondo
Dit-on quoi ? Qu'es aco ?


Jean Cau
On triture la pièce et des sens illico
En surgissent. Par exemple, ton personnage
Serait un marginal et son nez un symbole
D'exclusion, d'exil, de quelque faribole
A la mode. Et son seul crime serait ce pif.
De sale gueule son délit...


Jean-Paul Belmondo
C'est abusif.
Mais, je vois, et frappé par l'immonde racisme
Il lutte vaillamment contre l'obscurantisme ?
Ben non, Hossein et moi, n'avons pas de "lecture"
Moderne, avant-gardiste et savamment obscure.
De Rostand je ne veux qu'être le serviteur
Et non chercher midi à la quatorzième heure.
Jouer ce que je lis, c'est ma simple devise
Et je défends l'auteur quand on le martyrise.


Jean Cau
Donc, me déclarais-tu, Cyrano est français,
Ni russe, ni teuton, ni turc, ni japonais ?


Jean-Paul Belmondo (fouette l'air de la main)
Mais galant, batailleur, bavard, un peu ganache.
Et surtout follement amoureux du panache.


Jean Cau
En prime, en bon Français qu'il est, il rate tout.


Jean-Paul Belmondo
Exact et seul l'honneur est son unique atout.
Il rate tout, le Cyrano, même sa mort,
Car, franchement, il méritait un meilleur sort !
Tristesse ! Recevoir sur le crâne une bûche
Et s'en venir crever aux pieds de sa greluche !


Jean Cau (approuvant)
Je trouve ça très bon, français, et troubadour.
On l'eût chanté, le soir, aux rives de l'Adour.
A part ça, t'as la trouille en pensant au combat ?


Jean-Paul Belmondo (un peu soucieux)
Oui, bien sûr, mais là n'est pas le vrai débat.
Quinze rounds contre Sartre ont rodé mon courage
Ayant plongé dans "Kean", j'ai moins peur d'un naufrage.
Et ce n'est pas Edmond Rostand de Bergerac
Qui me fait craindre un couic si la pièce fait couac.


Jean Cau (bas)
Me diras-tu le lourd secret qui te tourmente
Afin que ton propos s'avive et se pimente ?


Jean-Paul Belmondo (après un temps de réflexion)
Mon souci, avant tout, est de garder la forme
Car l'effort à fournir, crois-moi, il est énorme.
Hossein, qui me connaît, me pousse à la bagarre.
" Vas-y, Jean-Paul ! Tue-le ! Plus fort ! Démarre !
Très bien ! C'est ça ! Gauche, direct ! Mets-le K.O. !
Faut que le spectateur soit pris dans le chaos !"
Mais moi, j'ai pas besoin, car je suis pugiliste,
Qu'on me dise deux fois en quoi boxer consiste.
Mon problème, c'est ça : faut tenir la distance.
Et sur douze cents vers endurer la souffrance.
Et le bonheur aussi de jouer, chaque soir,
Sans une seule fois au triomphe surseoir.


Jean Cau (assez sournoisement)
Comment t'entraînes-tu, pour conserver ta mine ?
Doping, coke, café, piqûre, vitamine ?


Jean-Paul Belmondo (la voix claque)
Rigueur, sommeil, isolement, eau minérale.
Apprendre, répéter jusqu'à la générale,
M'obséder comme un moine et adorer mon dieu
Chaque soir le prier et non lui dire adieu
Quand sonnent les trois coups pour que j'en fasse cent !
Ô théâtre adoré, j'étais adolescent
Quand je fus visité par ton amour immense
Et jouer Cyrano n'est que ma récompense.


Jean Cau (il pâlit et s'évente)
Le théâtre, ton Dieu ? Ton seul Dieu, je me meurs,
Et tu me vois soudain envahi d'une humeur.
Je croyais...


Jean-Paul Belmondo (il sourit)
... que j'avais oublié ma famille ?
Sois rassuré, elle est mon havre, ma coquille.
Ma mère, mes enfants sont ceux que, sur la terre,
Je couve de mes soins comme sous une serre.
Ils sont mes dieux, d'abord, le reste est comédie
Divine, O.K., mais ma plus douce maladie.


Jean Cau (il respire)
D'amour toujours...


Jean-Paul Belmondo (attendri)
D'amour bien sûr et c'est ma mère.
Vivant ou mort et c'est mon père, mon repère,
Et mes enfants, bref toute, toute ma famille
Sans oublier que j'ai une petite-fille
De deux ans, à mes yeux de pépé la plus belle
Puisque, comme tu sais, son nom est Anabelle.


Jean Cau (doucement)
Au fond, Jean-Paul, t'es un sentimental
Et, sous tes airs de dur, d'un délicat métal.


Jean-Paul Belmondo
(il hoche la tête en se grattant le nez)
C'est ça et et c'est pas ça, j'ai des élans, "mon coeur
Toujours de mon esprit s'habille, par pudeur
Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
Par peur du ridicule à cueillir la fleurette."
J'espère que tu sais qui je viens de citer
Emporté par mon rôle afin de t'épater.


Jean Cau (sans hésiter)
Cyrano. Acte III. La scène du balcon.


Jean-Paul Belmondo
Bravo ! Cette réplique est digne d'un Gascon.


Jean Cau
De Carbon de Castel-Jaloux.


Jean-Paul Belmondo (lyrique)
Oeil d'aigle, jambe de cigogne
Fendant la canaille qui grogne


Jean Cau (idem)
Moustache de chat, dents de loup


Jean-Paul Belmondo (haut)
Dans tous les endroits où l'on cogne


Jean Cau (plus haut)
Tu te donnes des rendez-vous.
En fougeux cadet de Gascogne.


Jean-Paul Belmondo (clamé)
De Carbon de Castel-Jaloux !





<i>© Paris Match n° 2124, Février 1990</i>












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Publié le 07 / 12 / 2007.


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