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Cyrano et Sartre

Même les auteurs engagés ont subi le charme de l'homme au nez protub�rant

Jean-Marie Apostolid�s, l'auteur de Cyrano, l'homme qui fut tout et qui ne fut rien (voir la bibliographie) nous apporte ici une contribution tout � fait passionnante en relevant ce qui, chez Jean-Paul Sartre, l'homme et l'auteur, permet de mettre en lumi�re sa relation ambigu� avec le personnage de Cyrano.


On n'en finirait pas de relever la fascination, et parfois l'exaspération que la plupart des auteurs du XXe siècle, de Jean Anouilh à François Mauriac, ont éprouvée à l'égard du personnage de Rostand.



Celui-ci est un bretteur redoutable qui ne recule jamais devant un duel, quel que soit le nombre ou la qualité de ses assaillants. Mais la bravoure du soldat n'est qu'un volet de son caractère. Il est par ailleurs un homme de plume, un écrivain qui s'exprime dans tous les régistres littéraires. C'est, je crois, la raison pour laquelle il a retenu l'attention des milieux intellectuels. Malgré eux, parfois, les auteurs engagés ont subi le charme de l'homme au nez protubérant.



Parmi eux, Jean-Paul Sartre est un bon exemple de l'attitude ambivalente des gens de lettres. De son enfance à ses vieux jours, Sartre ne cesse d'utiliser la créature de Rostand comme point de repère pour sa propre conduite. Il associe sa naissance même à cet événement littéraire: « Huit ans avant ma naissance, Cyrano de Bergerac avait "éclaté comme une fanfare de pantalons rouges". Un peu plus tard, l'Aiglon fier et meurtri n'avait eu qu'à paraître pour effacer Fachoda. En 1912, j'ignorais tout de ces hauts personnages mais j'étais en commerce constant avec leurs épigones: j'adorais le Cyrano de la Pègre, Arsène Lupin, sans savoir qu'il devait sa force herculéenne, son courage narquois, son intelligence bien française à notre déculottée de 1870. L'agressivité nationale et l'esprit de revanche faisaient de tous les enfants des vengeurs. Je devins un vengeur comme tout le monde: séduit par la gouaille, par le panache, ces insupportables défauts des vaincus, je raillais les truands avant de leur casser les reins ».(1)



Ce que Sartre ne dit pas, c'est que Cyrano continue de le hanter après la période des culottes courtes. Il existe une affinité secrète entre le personnage de Rostand et le héros que Sartre a désiré être toute sa vie. Des ?uvres comme Les Mouches ou bien Huis-Clos, qui font de l'héroïsme une question primordiale, en témoignent éloquemment. Entre Cyrano et Sartre, une commune laideur crée une affinité profonde ; Sartre se définit à la fois en continuité et en rupture avec l'homme au grand nez. Peu satisfait de la conduite du héros de Rostand, le jeune Poulou ne cesse de réécrire mentalement la pièce, afin de s'y tailler un rôle à sa mesure: « Si Les Bouffons me charmaient, Cyrano me scandalisait et me désolait. Comment Roxane pouvait-elle aimer le stupide Christian, comment n'avait-elle pas, du premier jour, distingué Cyrano? Cyrano représentait pour moi, à cette époque, le type du parfait amant. Au fond de tout cela il y avait, plus qu'un pressentiment de ma future laideur, une certaine conception de la grandeur humaine qui, bien qu'elle ait perdu cette forme naïve, ne m'a pas quitté depuis ».(2) Pour le futur auteur de La nausée, le personnage de Cyrano pose de façon exemplaire le problème de la lutte entre le corps et l'esprit. Plus le premier est humilié, plus il est marqué par la laideur, et plus l'autre doit s'élever au-dessus des contingences physiques afin d'imposer sa volonté. Ainsi la disgrâce physique devient-elle l'instrument de la rédemption de l'esprit, l'occasion même de son essor: « La grandeur, pour moi, s'élevait sur l'abjection. L'esprit reprenait à son compte les misères du corps, les dominait, les supprimait en quelque sorte et, se manifestant à travers le corps disgrâcié, ne brillait que davantage ».(3)



Outre la question de la laideur, l'intérêt que Sartre porte au personnage de Rostand tient aussi au fait que Cyrano est un héros complet, ce que le philosophe existentialiste a souhaité devenir pour sa part. Homme de plume et homme d'épée, Cyrano dépasse les divisions qu'impose la société de son temps. Pour lui, l'héroïsme ne se partage pas, il s'applique à tous les domaines. Il veut être, comme il le dit à son ami Le Bret, « admirable, en tout, pour tout ! »(4) En d'autres termes, Cyrano réussit à être un individu total, c'est-à-dire à la fois un homme d'action et de réflexion. Or, c'est l'idéal dont ont rêvé les plus grands intellectuels du XXe siècle, de Gide à Louis Aragon, et de Sartre à Guy Debord. Certes, Cyrano ne s'implique directement dans aucune cause; au contraire, il tient à garder ses distances par rapport aux puissants du jour, qu'ils se nomment le maréchal de Gassion, le comte de Guiche ou le cardinal de Richelieu. Cela ne l'empêche pas d'agir lorsqu'il en trouve la possibilité.



Rostand définit longuement sa conception de l'héroïsme dans son discours de réception à l'Académie française, en particulier dans le passage où il s'explique sur le panache. Pour en avoir, affirme-t-il, il ne suffit pas d'être un héros, il faut quelque chose de plus, un je ne sais quoi qui donne à l'héroïsme son élégance toute française: « Le panache n'est pas la grandeur, mais quelque chose qui s'ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d'elle. C'est quelque chose de voltigeant, d'excessif, ? et d'un peu frisé. Si je ne craignais d'avoir l'air bien pressé de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette définition: le panache, c'est l'esprit de bravoure. Oui, c'est le courage dominant à ce point la situation ? qu'il en trouve le mot ».(5) Avoir du panache, c'est donc faire une action d'éclat en l'accompagnant d'un mot qui en complète le sens. Le panache se tient au croisement de la tradition physique et de la tradition verbale de l'héroïsme, le mot transformant l'action en un geste exemplaire. Faire preuve de panache, c'est en un sens assouplir par un bon mot ce que peut avoir d'un peu raide la tradition militaire de l'héroïsme. Le panache civilise l'exploit héroïque, le répand au-delà du cercle guerrier où il prend sa naissance, en l'adoucissant à l'aide d'une pointe verbale. Il caractérise ainsi le héros complet, celui qui manie l'épée avec autant d'aisance que le verbe. Il constitue, toujours selon Rostand, la revanche de l'esprit sur la matière : « Plaisanter en face du danger, c'est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique; le panache est alors la pudeur de l'héroïsme, comme un sourire par lequel on s'excuse d'être sublime. Certes, les héros sans panache sont plus désintéressés que les autres, car le panache, c'est souvent, dans un sacrifice qu'on fait, une consolation d'attitude qu'on se donne. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, le panache n'est qu'une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force (l'esprit qui voltige n'est-il pas la plus belle victoire sur la carcasse qui tremble ?) que, tout de même, c'est une grâce... que je nous souhaite ».(6) Avec un vocabulaire et des valeurs différentes, Sartre fera sienne une telle conception. L'héroïsme, pour l'auteur des Mots, c'est la capacité de transcender les conditions physiques, "objectives" d'une situation, pour affirmer la prédominance de la volonté et de l'esprit, c'est-à-dire sa liberté.



Notes

1) Jean-Paul Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, pp.95-96.

2) Jean-Paul Sartre, Carnets de la drôle de guerre, Paris, Gallimard, 1995, p.504.

3) ibid.

4) Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Collection Folio classique, Editions Gallimard, Paris, 1999, vers 481.

5) Edmond Rostand, Discours de réception à l'Académie française, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1903, p.23.

6) Discours de réception, p.23. © Jean-Marie Apostolidès, 2007





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FRANCE


  Auteur

Jean-Marie Apostolidès

Jean-Marie Apostolidès
Auteur, professeur à l'université de Stanford


  Lien(s)

»  Cyrano, qui fut tout et qui ne fut rien

»  Jean Anouilh et Cyrano


Publié le 05 / 12 / 2007.


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