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Naissance d'un chef d'oeuvre

par Maurice Rostand, dans un programme de 1954

Maurice Rostand écrivit cet hommage à l'occasion du 1er Festival International d'Art Dramatique de la Ville de Paris, dans le programme des représentations de Cyrano avec Gino Cervi, effectuées à Paris au théâtre Sarah Bernhardt entre les 10 et 15 juin 1954.


"Dès la première de la pièce La Samaritaine, mon père s'était remis au travail ! Mon père travaillait sans cesse. Sentait-il confusément que le destin ne lui accorderait pas la longue vie d'un Goethe ou d'un Hugo, et voulait-il se hâter de délivrer son message ? Sa vie toute entière était soumise à son travail et ce travail ne s'arrêtait jamais ! Même aux heures où il semblait le quitter brusquement et devenir, pendant un riant repas, un père comme les autres, même quand il se promenait dans un de ces parcs où nous allions pendant l'été, on voyait clairement que ce travail apparemment interrompu se prolongeait au fond de son grand regard !



Il travaillait maintenant à une pièce nouvelle dont les échos venaient jusqu'à nous. Il l'écrivait pour un grand acteur qu'il avait rencontré à la lecture de La Princesse lointaine et qui s'appelait Coquelin...



Coquelin, lui aussi, venait à la maison ! Avec lui, pas d'arbres de Noël apportés par des secrétaires ! Pas de dépêches longues comme des dictionnaires ! Auprès de la fée Sarah, Coquelin pouvait sembler un peu bourgeois à l'enfant exalté que j'étais. Mais il se dégageait de lui une impression d'honnêteté et de droiture qui avait sa beauté et lui donnait une place à part dans le monde théâtral ! Mon père avait raconté à Coquelin la pièce qu'il écrivait pour lui pendant un entr'acte qui s'était prolongé si longtemps que le public s'était impatienté. D'après ce que nous entendions dire, le héros devait s'appeler d'un nom qui nous était pour le moment absolument inconnu et qui paraissait plus bizarre encore que celui de Catulle Mendès : il se nommait Cyrano de Bergerac.



La répétition générale de Cyrano fut un triomphe inouï, tel qu'on ne peut pas se l'imaginer aujourd'hui et tel qu'il paraît à notre époque impossible pour une pièce de théâtre, quelle qu'elle soit !



Et c'est aussi une belle histoire, ce triomphe de Cyrano ! Un jeune provençal qui a écrit Les Romanesques, La Princesse lointaine, le pur évangile de La Samaritaine, imagine d'écrire un drame pour Coquelin sur Cyrano de Bergerac !



Sans doute il existait déjà, ce poète du XVIIè siècle ;elle a vécu cette âme qui, selon la dédicace du livre, a passé dans celle de Coquelin, mais il fallait tout de même la récréer car, bien qu'il eût existé, Cyrano est avant tout maintenant un personnage d'Edmond Rostand qui, dans un beau rêve généreux, fit réussir ce divin raté.



Mon père désirait Coquelin aîné comme interprète. Et Coquelin avait désiré une pièce en vers d'Edmond Rostand, car il y a encore alors des acteurs qui désiraient des pièces en vers et ne réclamaient pas comme une nourriture indispensable la morne et quotidienne prose ! ET Edmond Rostand lui ayant raconté la pièce qu'il voulait écrire, Coquelin avait aimé la pièce et le personnage. Et Coquelin avait accepté la pièce, l'avait montée à ses risques et périls malgré ses associés, les frères Floury, qui ne témoignaient pas de la même admiration ! Un énorme doute, il faut bien le dire, planait sur le théâtre qui allait jouer Cyrano : une pièce en vers, comment cela ferait-il de l'argent ? Oserait-on même mettre sur l'affiche que la pièce se permettait d'être en vers ?



Ne nous étonnons pas alors que les braves directeurs de la Porte Saint-Martin n'aient rien prévu du miracle qui se préparait ! N'en veuillons pas à celui des deux qui s'inquiétait de prix du costumes d'un des cadets et s'arrachait les cheveux en calculant les inutiles dépenses ! N'en veuillons pas à l'acteur assez beau et furieusement bête qui, interrogé par un ami curieux pendant les répétitions, répondit simplement « noir » en voulant préciser ainsi la couleur dont serait le four.



Non n'en veuillons à à aucun des ces incrédules à qui, pour une fois - une fois n'est pas coutume - la folie allait donner tort contre la raison. Car ce fut une apothéose ! Car cette soirée du 27 décembre 1887 compte dans quelque chose de plus profond que les fastes du théâtre. Ceux qui ne l'ont pas vu en effet ne peuvent se douter de ce que fut ce triomphe, de ce qu'il eut d'incontesté, de définitif : d'acte en acte, l'enthousiasme s'accentuait, cet enthousiasme qu'on pouvait croire aboli ! Des ennemis se réconcilièrent pendant les entr'actes. On n'avait jamais vu quelque chose de pareil. Oui, ce fut l'un des plus grands soirs du théâtre et tel que, pour retrouver son pareil, il faudrait parler du Cid ou d'Hernani, qu'aucun de nous n'a vu ; mais il y eut autre chose au soir de Cyrano ! Cette émotion, cette frénésie, ce je ne sais quoi de soulevé ou d'enivré qui accueillait l'œuvre étaient des indices significatifs, des preuves du miracle. Par une de ces intuitions qui servent les grands poètes, Edmond Rostand donnait ce jour-là à la France le baptème d'âme dont elle aurait besoin aux heures les plus graves, les plus douloureuses, les plus mortelles !



Tout poète est à sa manière un devin. Lorsque, par la voix providentielle de Cyrano, mon père parlait, en 1897, à une génération sevrée de foi, il sentait mystérieusement que cette génération était celle qui devait mourir ! Comment eût-il empêché cela ? Ces jeunes gens qui l'écoutaient ces cœurs qui vont subir l'âme de Cyrano et se consoler avec son panache, ce sont déjà les condamnés de 1914. Edmond Rostand leur donnera la force de mourir sans désespérer. Puisqu'il ne peut les empêcher d'être des martyrs, il leur donnera le courage d'être des héros et c'est pourquoi Cyrano de Bergerac est bien autre chose qu'une comédie héroïque en cinq actes et en vers ! C'est une date de l'âme française !"



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Publié le 24 / 07 / 2005.


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