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Buffalo et Cyrano

Quand deux héros se rencontrent...

Sur la piste de Buffalo-Bill à Bergerac. En 1905, Buffalo Bill est venu à Bergerac présenter son spectacle où il recréait un peu du Far West sous chapiteau...


Ce n'était qu'une petite ville de 21.500 habitants et il avait dû insister auprès de son directeur pour l'inclure dans la tournée. Mais il avait ses raisons.

Il arriva à Naillac. Sur la vaste prairie, (« tout de même, ce n'était pas l'Iowa ! pensa-t-il, amusé ») des enfants l'attendaient près des tentes, avec des cartes postales : Buffalo! Buffalo !

Chez lui, on le gratifiait du titre de « Colonel » mais il aimait cette familiarité. « Buffalo ! Buffalo ! criaient les petits Bergeracois en sabots. » Il signa les photos qui le montraient en portrait à cheval ou encore avec le Chef Sitting Bull.

La France, il la connaissait : Il y était déjà venu en 1889, invité à l'Exposition Universelle de Paris, avec son équipe de 800 hommes et 500 chevaux. Une expédition qui avait nécessité trois trains spéciaux. Cette nouvelle aventure du « Buffalo Bill's Wild West » devrait durer toute l'année 1905, avec 114 villes visitées.

Nous étions en octobre. A cette étape de Bergerac, sur les prés du faubourg de la Madeleine, les badauds qui se massaient depuis le matin, l'ovationnèrent à son arrivée. Un des « sauvages » semblait aussi l'attendre. L'Indien, vêtu d'une tunique blanche brodée de perles colorées, portait un large collier en aiguilles de porc-épic. Sa chevelure, noire comme les choucas de son pays, s'ornait curieusement de deux grandes plumes. Son visage peint de vermillon lui donnait un aspect effrayant. Un diable rouge.

Buffalo Bill se campa face à lui, sans un mot. L'attroupement grossit. Le silence se fit. Les deux hommes levèrent alors simultanément la main. Puis ils se livrèrent, à tour de rôle, à une absconse gestuelle, les doigts se nouant ou voletant, dessinant d'invisibles objets. Une palabre muette. « C'est le langage des signes ! risqua quelqu'un dans la foule médusée. »

Au bout d'un long moment que chacun vécut avec angoisse, car l'Indien portait un coutelas à la hanche, le Visage-Pâle et le Peau-Rouge se séparèrent. « Boy, do I hate to do that, Bill ! (Mon vieux, si tu savais ce que je déteste faire ça, Bill ! ») lui souffla l'Indien dès que l'échange fut terminé. Buffalo Bill, en s'éloignant, lui fit un clin d'oeil ce qui, dans les tribus Oglala de la Nation Sioux signifie : « Moi aussi ».

Lui qui personnifiait cette Amérique lointaine avec son Ouest sauvage pouvait bien faire plaisir à son public européen. Il n'avait qu'un reproche à leur faire, à ces Français : leurs vins rouges, âcres et qui tachaient les vêtements n'arrivaient pas à étancher sa soif. Ah, non ! du vin, il n'en aurait bu pour rien au monde. Plutôt une bonne bière de Milwaukee !

Il avait prudemment fait embarquer plusieurs caisses de Kickapoo Sagwa, breuvage traditionnel des Indiens (c'est ce que vantait la réclame), guérisseur de maux de tête, rage de dents, aigreurs d'estomac et constipation ; une mixture de pétrole, de bicarbonate de soude et de graisse de bison, parfumée à la chicorée, fruit de la recherche médicale avancée du Connecticut. Une potion en tout cas bien meilleure que l'Excelsior Eclectic Oil du Docteur Thomas, composition de camphre, de piment de cayenne et d'huile de serpent à sonnette qu'il avait pour toujours abandonnée car ses chevaux s'énervaient de son haleine de coyote. Ce Kickapoo qui titrait deux fois le degré des vins de comptoir, le désaltérait, le soulageait, le contentait. Pour le colonel Cody, un véritable baume.

Il entra dans sa tente-bureau. Il allait avoir à faire les comptes ce matin et la situation n'était guère brillante : trop d'emprunts, trop de frais. L'avoine des chevaux, les salaires de la troupe et la location des trains. Sans doute, devra-t-il vendre son affaire à Pawnee Bill, son concurrent. Des tractations avaient déjà commencé.

Buffalo Bill regarda la photo posée sur son bureau. Elle lui avait coûté fort cher ; mais on lui avait dit que Stacy était le meilleur photographe d'Amérique. Il était donc allé à Brooklyn se faire « tirer le portrait », avec sa tenue de spectacle, profitant d'une saison de plusieurs mois au Madison Square Garden de New York.

C'est là que le 3 octobre 1898, il découvrit la pièce. Au Garden Theater, le comédien Richard Mansfield interprétait, pour une « première américaine », le rôle principal d'un « Cyrano de Bergerac », qui avait connu, moins d'un an auparavant, une succès triomphal à Paris.

Frederick W. Cody, simple spectateur, fut véritablement subjugué, trouvant une grande similitude dans un personnage qu'au fil des ans sa propre vie d'aventures et surtout la littérature avaient également créé.

Sa soeur Helen avait écrit une absurde biographie prétendant que le noble lignage des Cody remontait au roi Milesius d'Espagne, fondateur d'une dynastie irlandaise remontant à 320. Foutaise. Avait-il besoin de cela ? Son nom de famille, lui avait-on dit, était en réalité d'origine normande dérivé du patronyme de « Le Caudey » devenu « Lecaudy » puis « Cody ». Huguenot originaire de Jersey, l'ancêtre Philippe Le Caudey avait émigré dans les colonies anglaises d'Amérique. En 1698, le siècle de Cyrano ! Il se sentit encore plus proche de ce héros français, presque une parenté.

Oui, proche de ce Savinien Cyrano de Bergerac dont la vie réelle de poète se confondait sur scène avec celle, imaginaire, d'un soldat de théâtre. Ce Cyrano, pensait-il, lui rendait secrètement justice, héros solitaire comme lui d'une existence qui frisait l'imposture mais révélait l'hypocrisie d'une époque. Voilà bien ce qui les réunissait : deux être naïfs, personnifications d'un mythe généreux, chacun à la recherche de sa gloire ou de son honneur...

Une autre image encadrée avait été placée sur le bureau de la tente. C'était un portrait en pied, signé Nadar, du grand Coquelin ainé en costume de Cyrano, avec son large feutre clair orné d'une fine plume blanche, une rapière au côté.

Le colonel Cody compara les deux photos. Cyrano, Buffalo. Deux noms de trois syllabes. Et dans les deux images le même chapeau à larges bords, le même ceinturon, les mêmes cuissardes, la même longue chevelure et... les mêmes moustaches... d'un même cavalier !

Cela lui mit un peu de baume au coeur. « Tiens, à propos de baume... pensa-t-il. Vite, un verre de Kickapoo ! »

© Histoires peu ordinaires à Bergerac
Editions Elytis, Bordeaux - Juin 2007
12 contes à partir de faits divers réels, par Jean-Pierre Got



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Jean-Pierre Got

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Publié le 08 / 03 / 2008.


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